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“La communication vivante (1/3) : Le risque de la blessure “

Notre temps, comme toutes les époques, souffre de nombreux paradoxes qui font la joie des observateurs et des cyniques. C’est ainsi que dans notre contexte mondialisé la « différence » est-elle bien souvent exaltée et présentée comme une richesse : différence des cultures, différence des modes de vie, différence d’appréciation, différence des opinions, toute différence est souhaitée au point que le refus de la différence devient presque suspect ! On en oublierait presque, et c’est là le paradoxe, que toute différence est d’abord un risque de blessure (dispute, conflit, incompréhension, déception, rejet, désapprobation, sanction, etc.) et qu’il est beaucoup plus sécurisant et confortable de rester dans cet « entre soi » qui ne remet pas en cause notre zone de confort.

Exemple emblématique de ce paradoxe, les réseaux sociaux. D’un côté ils prétendent à une forme de communication universelle et de l’autre, par un jeu de régulation sociale, ils renforcent une sorte de jeu de dupes. Dans les réseaux sociaux, on se retrouve entre « relations » qu’on ne rencontre souvent jamais et avec lesquels on relaie les mêmes idées. Il n’y a pas de confrontation, pas d’opposition car il faut respecter le « politiquement correct » et donc… sûrement pas de véritable rencontre. Dès lors, inutile de s’écouter, de se comprendre même puisqu’on s’est choisi et que l’on pense à peu près la même chose. Cette communication-là n’en est pas une : aucun risque d’être blessé par autrui.




Là où le bât blesse !

Car dans la vraie vie, il en est tout autrement. Fondamentalement, l’homme est un « animal social ». Pour être lui-même, pour développer ses talents et se construire, il a besoin des autres. Énumérant les « 8 péchés capitaux de notre civilisation », le biologiste Konrad LORENTZ[1] remarque : « la cellule de la tumeur maligne se distingue avant tout de la cellule normale du fait qu’elle ne possède pas l’information génétique dont elle aurait besoin pour jouer son rôle de membre utile dans la communauté que représente le corps ». Il exprime du même coup le rôle de la communication dans tout groupe humain ! C’est elle qui constitue son information génétique et qui, rendant chacun conscient de son rôle, permet que l’épanouissement de ses potentialités propres contribue au développement des potentialités de l’ensemble

Aristote dans son Ethique à Nicomaque nous le dit : « L’homme heureux a besoin d’amis ». Pour être heureux, j’ai donc besoin de l’autre mais ce besoin me met dans une certaine forme de dépendance. Il faut aller à sa rencontre, l’écouter, chercher à le comprendre. Au-delà, il faut risquer d’être déçu par l’autre, voire même trahi. Il faut donc pouvoir se remettre en cause en acceptant de s’ouvrir à l’autre pour accéder, avec lui, à une vérité supérieure qui le construit et me construit. L’autre représente pour moi à la fois une joie et une souffrance potentielle due à un risque de trahison. ll est nécessaire à mon bonheur mais tellement différent de moi que cette différence devient risque de blessure, donc de souffrance… Mais ce risque, nous devons le courir si nous voulons des relations vraies et porteuses. Ce risque est constitutif de la relation.


Que faire de cette blessure ?

Toute la question est donc de savoir ce que je vais faire de ce risque. On peut bien sûr chercher à le faire disparaître en évitant, autant que possible, le drame de la rencontre authentique. C’est le danger d’une communication standardisée et aseptisée évoquée plus haut et qui peut très vite tourner à l’indifférence réciproque. Elle se déploie dans des règles et un cadre qui permettent de « contractualiser » la relation au risque de la déshumaniser complètement.

On pense naturellement à tous ces cercles médiatiques où on s’interdit d’aborder tel ou tel sujet qui fâche ou de défendre telle idée qui choque. De même toutes ces entreprises dans lesquelles les réunions, les kick-off meetings et les fameuses séances de teambuilding se sont multipliées, où la participation enthousiaste et les différences de points de vue sont vivement encouragées, mais à la condition qu’elles ne remettent jamais en question les procédures, modes opératoires, objectifs et autres prescriptions fixés par des instances supérieures.

Comment s’étonner, dans ces entreprises, d’une baisse tendancielle de la participation, de l’engagement voire de l’envie de « vivre son entreprise » ? Cette dévitalisation des entreprises trouve son origine dans cette communication aseptisée qui évacue le risque de blessure. Comme le rappelait LORENTZ, sans vraie communication, les tumeurs se propagent… Ces tumeurs sont ici le désengagement, la perte de sens, le bore-out ou le désenchantement.


La fécondité de la blessure

Car il est possible d’adopter une autre perspective en considérant la fécondité de cette blessure, risque de toute communication vraie donc vivante. « Quand la relation avec l’autre nous entaille la chair, alors la rencontre change, elle transforme… la blessure est féconde car elle engendre une nouvelle vie [2] ». C’est ainsi que cette blessure de la différence n’est acceptable que dans la reconnaissance mutuelle[3]. Dans ce cas, la rencontre-communication est vécue comme une forme de don réciproque où l’autre est accueilli dans une relation authentique et non instrumentalisée[4]. Elle effectue à la fois un transfert de connaissance et un transfert d’énergie. Non seulement elle ne se dégrade pas en s’échangeant, mais elle est capable de faire jaillir d’elle-même plus qu’elle ne contient.

Les cercles médiatiques deviennent alors de vrais lieux d’échanges et d’idées nouvelles ; les entreprises, en échangeant vraiment sur le travail avec leurs salariés, notamment par la subsidiarité, deviennent des organisations vivantes où les salariés se sentent authentiquement reconnus et des organisations innovantes car tous « vivent leur entreprise ». Alors seulement la communication peut devenir enrichissement mutuel (cum-munus-muneris : mise en commun des richesses), sans jamais oublier sa part de risque qui en fait toute la difficulté mais aussi toute la grandeur.

[1] Lorentz K. (1973), Les huit péchés capitaux de notre civilisation, Flammarion.

[2] Bruni L. (2014), La blessure de la rencontre, Nouvelle Cité.

[3] Vasse D. (1972), Le poids du réel, la souffrance, Seuil.

[4] Buber M. (2012), Je et Tu, Aubier.

Article rédigé par Pierre Collignon (Directeur Général de l’Ircom) et Olivier Masclef (Directeur de la Chaire de Management du Travail Vivant)

 

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